> Les mémoires d'une débauchée - HODIE

Les mémoires d’une débauchée

Je n’ai jamais connu le bonheur. Il s’est toujours présenté à moi tel un horizon fuyant.

Ma vie n’a jamais rien eu d’un conte de fée jusqu’au jour où je t’ai rencontré. Ce n’est qu’alors que j’ai vraiment compris l’histoire de Cendrillon. J’ai fait des choses dont je ne suis pas fière mais rien qu’en voyant mon fils, je peux me regarder enfin dans la glace et me dire “oui j’ai réussi”.

Certains diront que j’ai une mémoire pas très fidèle mais  je leur rappellerai que tout être humain a droit à une seconde chance. Et toi, Fred, tu représentes pour moi cette chance. Je ne pourrai te dire cette chose si importante sans faire un retour dans la genèse de mon existence. Alors, voilà.

Née un jour où la lune éclipsa le soleil, je suis le don que fit Dieu à mes parents. Dès l’instant où j’ouvris les yeux, ma mère, m’a-t-on raconté, tomba en pâmoison devant ma beauté peu ordinaire. A Dieu elle avait demandé un enfant et il lui avait envoyé un ange. Elle lui avait demandé une fille et il lui avait fait cadeau d’une déesse. Marc, mon père, eut la même réaction. Je vins consolider ainsi le lien qui entre mes parents existait déjà.

Je n’ai jamais eu la chance de connaitre ma mère. Elle est morte dans un incendie peu avant mon premier anniversaire. Et avec elle, avaient brûlé tous ses souvenirs.

Mon père, aimant tendrement ma mère ne voulut point se remarier. Mais sous la pression de la famille, il se résigna. Même s’il ne voulait point céder la place de sa bien-aimée à une autre, il voulait tout de même me donner une mère.

Pour seconde maman, mon père me choisit la pire des femmes. Gertrude était vénale, pleine d’orgueil et de vanité. Pour une raison qui au début m’était inconnue, elle me tenait en aversion. Ma beauté la rendait folle de rage et  à travers mes traits juvéniles, elle revoyait ma mère. Elle donna à mon père des jumeaux : Luce et Lucien. J’étais alors âgée de sept ans. Et à cet âge si innocent, ma vie devint une succession incessante de brimades, de tristesse et de joie. Devant Marc, ma belle-mère me cajolait. Mais dès qu’il avait le dos tourné, elle se transformait en véritable harpie. Pourtant elle fut par le passé la grande amie d’Elisabeth, ma mère. Elle salissait donc la mémoire de la défunte en me maltraitant.

Je n’ai aucun souvenir de ma mère. Je sais juste qu’elle était belle et que j’ai hérité de ses traits. Gertrude disait que ma mère était une illettrée mais mon père la trouvait plutôt sage. Ma marâtre traitait ma génitrice de sotte mais mon père me raconta qu’elle était douce. Et c’est ainsi que je grandis, idéalisant cette femme par qui je vins au monde. Sans la connaître, je l’aimais et je fus plutôt triste de ne point pouvoir lui rendre physiquement tout cet amour.

Lorsque j’eus huit ans, mon père fut atteint d’une terrible maladie qui au fil des jours lui fit perdre ses cheveux et l’amaigrit à l’extrême. Aucun remède médical ne réussit à faire effet. Malgré les prières de sa mère à la vierge Marie et à notre Seigneur Jésus Christ, son état ne s’améliora guère. On dut alors faire recours au fétichisme. Mixtures, breuvages singulier, poudre de perlimpinpin, rien ne donna l’effet escompté. L’âme de mon père semblait être décidée à quitter son corps. Et un matin d’octobre, il émit son dernier souffle, l’amertume dans le cœur.

Je me retrouvai toute seule avec Gertrude qui peu touchée par la mort de mon père, se remaria quelques mois plus tard. Son époux, un homme qui n’éveillait en moi que du dégoût lui convenait parfaitement. Elle était froide et cruelle et lui, l’air grave me rappelait l’abominable homme des neiges. Je ne pense au cours de ma vie avoir rencontré deux personnes qui se convenaient aussi bien qu’eux (à part nous bien sûr). Le modèle même du couple parfait.

A huit ans, je devins la rivale d’une femme mûre qui ne voulait que du mal, bonne à tout faire et mère de mes jeunes frères. Ma vie devint encore plus dure car j’étais mal vue de tous Les chrétiens me considéraient comme une sorcière qui depuis le ventre de sa mère opérait dans le monde des vivants. Les polythéistes quant à eux trouvaient que j’avais été maudite par les dieux. Et depuis ce temps j’ai toujours l’impression de porter sur mes épaules le poids du ciel comme ce malheureux Atlas qui osa défier Zeus.

Élève brillante et avisée, tous mes camarades me fuyaient comme une damnée. On me craignait, me marginalisait pourtant jetais si innocente, si fragile. Pour décupler son plaisir, ma marâtre nourrissait ce mythe et disait à qui voulait l’entendre que j’étais un don de la divinité Mami Watta, raison pour laquelle le malheur frappait tous ceux qui de trop près s’approchaient de moi.

Un an plus tard elle donna naissance à un bébé plus chétif que beau. J’étais sa domestique, son souffre douleur. Je souffris tant que je finis par échouer au Certificat d’Etude Primaire. Elle en était ravie d’ailleurs.

Je me levais avant le chant du coq et je ne dormais que lorsque le voile des ténèbres planait sur Yatin. Cette heure où les esprits bons comme mauvais, effectuent leur ronde quotidienne. Je n’avais point de chambre. Je devais chaque soir dormir sur une vieille natte, sous un hangar servant de cuisine à la famille. Parfois, j’entendais la voix des esprits ou du moins je croyais l’entendre, dans les feuilles sèches qui craquelaient et dans le bruissement qu’émettaient les arbres sous l’influence du vent.

J’aurai continué à mener cette vie si austère s’il n’était survenu cet incident qui durant un bon moment brisa les chaînes de l’esclavage qui me retenaient dans cette demeure.

Atingan, mon beau père perdit la somme faramineuse de cinquante mille. Cela représentait une fortune à cette époque. Sans aucune forme de procès, je fus désignée comme étant la voleuse. Ils me torturèrent et si ce ne fut grâce à une bonne âme, on parlerait désormais de moi au passé. Ils me ligotèrent à un arbre se trouvant dans la cour. Un grand baobab, vieux, stupéfiant et  terrifiant. Blessée, j’implorai leur pitié. Mais ce couple, dépourvu de toute émotion humaine semblait emporter par la frénésie que provoquait en eux mon malheur…

A suivre…

prostituée.jpg

Vous Aimerez Aussi

*LES MEMOIRES D’UNE DEBAUCHEE (PARTIE VI)*

LES MEMOIRES D’UNE DEBAUCHEE PARTIE V

Les mémoires d’une débauchée

Les mémoires d’une débauchée (PARTIE II)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *