> Les mémoires d'une débauchée - HODIE

Les mémoires d’une débauchée

 

Habituée à l’obscure lumière de la nuit et aux cris des oiseaux nocturnes, je voulus me résigner à passer ainsi ma nuit mais ce désir de liberté qui au fil des jours croissait, finit par prendre le dessus. Je rassemblai mes dernières forces et je me libérai de ces liens qui depuis la mort de mon père constituaient un mur entre le monde extérieur et moi. Je voulais jouer comme les autres enfants, avoir aussi le droit de rêver.

Toute la nuit, je marchai et courus aussi par moment. Au matin, j’eus tout juste le temps d’atteindre le village où vivait ma grand-mère maternelle avant de  pâmer.

Et pendant plus d’un an je vécus là. Ma belle-mère me chercha sans doute des jours durant. Ce n’est que cinq jours plus tard que grand-mère lui envoya un message  la prévenant que désormais je vivrai dans cette maison où avait vu le jour ma chère maman. Comme j’aurai en ce moment voulu voir cette moue repoussante qui bien souvent animait son visage. Quel délice cela aurait été !

Achabi, ma grand-mère était une petite vieille toute dégourdie et pleine de vie malgré le poids de ses sept décennies. Teint bronzé, cheveux longs, de petits yeux toujours pétillants de gaieté, elle avait conservé les traits de sa beauté d’antan. D’origine yorouba, elle s’était mariée à un fon et malgré elle, dut embrasser la culture de son époux. De cette union, naquit Elisabeth unique fruit de cet amour. Grand père mourut très tôt et cette femme battante et courageuse conjugua patience et effort afin de donner à sa fille la meilleure des éducations.

C’est elle qui m’a nommé Adénikè. En milieu fon, c’était une aberration de nommer ainsi son enfant. Mais qu’importait ! Elle se disait que j’avais un grand destin et Adénikè ou « la gloire de la couronne » correspondait parfaitement à toute cette grandeur qui m’attendait. J’eus tôt fait de connaître toute la portée de ce prénom et je m’en ravissais dès qu’une langue se déliait pour le prononcer. Je qualifiais de sots et de falots tous ceux qui de ce prénom majestueux se moquaient, et je comparais leur ignorance à toute l’étendue de la mer.

« Pour vivre heureux, il faut vivre caché » répétait toujours mon aïeule. Sans doute était-ce pour cela qu’elle s’était retirée de l’autre côté du village où elle vivait au milieu de toutes ces petites créatures qui d’ordinaire peuplent les bois. J’aurai dû avoir peur mais au contraire, tout cela me charmait. Je n’avais pas d’amis à l’école. Tous préféraient garder leur distance avec moi. Mais il y avait cependant ces deux jumelles, Zinhoué et Tété, qui me vouaient une amitié inconditionnelle. A part elles, je n’avais pour amis que les oiseaux qui chantonnent, les cannes qui cancanent et les lézards qui hantaient la concession de mon aïeul.

Elle n’était pas riche ma grand-mère. Elle vendait des légumes qu’elle cultivait elle-même dans son petit potager. Grand-mère ne craignait pas les bêtes carnassières car pour elle, la nature était assez grande et généreuse pour nourrir tous ses occupants.

Vers le mois de juin, j’eus dix ans. Cette période coïncidait avec la grande saison des pluies qui enfin avait éclipsé ce temps chaud, à l’atmosphère suffocante qui irritait hommes, femmes et enfants. Le début du grand hivernage avait non seulement ravivé la flamme de l’espoir dans les cœurs des paysans mais aussi égayé le quotidien insipide des enfants.

J’aimais cette période. J’adorais jouer avec la rafraîchissante et céleste eau de pluie. Lorsqu’il pleuvait et que tous étaient à l’abri, je jouais, chantais, dansais. Je ne me lassais d’humecter cette délicieuse odeur qui s’exhalait de la terre mouillée. Ce mélange eau terre formait un amas de boue, une mélasse qui aurait repoussé plus d’un. Mais moi au contraire, nullement gênée, je m’amusais à y courir pieds nus.

Je voulais me rendre utile, je décidai alors d’aider Grand-mère dans son petit potager.  Elle fut tant surprise qu’une gamine d’ordinaire si peu sérieuse, fortement attachée aux jeux et habituée à faire milles facéties, puisse se montrer si assidue à cet apprentissage. En peu de temps, je devins une maîtresse dans l’art du jardinage.

Je réussis également à mon Certificat d’Etude Primaire. J’étais au paroxysme du bonheur et grand-mère en était folle de joie. Je faisais sa fierté et malgré les mauvaises langues qui lançaient contre moi des malédictions, je n’avais qu’une envie : celle de vivre et j’avais choisi de vivre. Je suppliai le ciel pour que le restant de ma vie se passe ainsi dans l’insouciance la plus totale mais c’était sans compter sur la cruauté de la vie et l’inéluctabilité du destin. D’ailleurs quel destin ? Cela fait bien longtemps que je n’y crois plus vraiment.

C’est durant cette période que je connus ma plus grande douleur. En ce jour de début juillet, la lumière portait en ses entrailles les ténèbres. Certes le soleil avait lui, mais d’une lumière blafarde et obscure. La journée, je m’étais adonnée à ma routine habituelle. Mais lorsque le soleil laissa place à la lune, et que la nuit fut très avancée, je ne pus hélas trouver le sommeil. Je m’assis devant la case et au loin je vis briller une petite lampe à pétrole. C’était grand-mère.

A Suivre…

prostituée.jpg

Vous Aimerez Aussi

*LES MEMOIRES D’UNE DEBAUCHEE (PARTIE VI)*

LES MEMOIRES D’UNE DEBAUCHEE PARTIE V

Les mémoires d’une débauchée

Les mémoires d’une débauchée (PARTIE II)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *