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LES MEMOIRES D’UNE DEBAUCHEE PARTIE V

La vieille dame s’assit tout près de moi et me serra très fort dans ses bras. Ce fut la première fois que je vis grand-mère pleurer. Sans doute était-elle instruite par quelque bon génie du genre de vie que je serai amenée à vivre.

Dans ces yeux, toute gaieté semblait avoir disparu. C’était désormais un sentiment que je n’arrivais pas à décrire. Un mélange de désespoir, de désarroi et de paix. Aussi bizarre que que cela  puisse paraître elle semblait triste mais vraiment en paix.

– Ma fille, ta vie ne sera certes pas facile mais avec du courage et de la persévérance tu t’en sortiras. Ne renonce jamais à tes valeurs, à la bonté de ton cœur car elles représentent ta couronne ici-bas. Bénis ceux qui te maudissent et cherche toujours le bien de ceux qui veulent ta chute. Souris aux hypocrites et inonde leur cœur d’amour. Fais du bien aux nécessiteux et les portes du bonheur s’ouvriront à toi. Je sens que je m’étiole et cela me frustre car tu te retrouveras toute seule dans cette jungle. Mais qui suis-je pour défier la mort ?

– Veux-tu donc me quitter toi aussi ? Lui demandai-je

-Mais non ma petite. Je serai toujours avec toi même si ce n’est physiquement, me rassura-t-elle.

– Ils ont donc raison, je suis maudite. Damnée au point où tous m’abandonnent.

-Ne dis plus jamais cela. La vie est faite de tant d’injustice. Parfois les choses arrivent et l’on ne sait pourquoi. Tu n’es pas maudite, ces malheurs se succèdent juste parce qu’ils doivent arriver. L’être humain, lorsqu’il ne trouve aucune explication dans le rationnel, se réfugie dans l’irrationnel. Alors ne pleure plus. Sois tout juste bénie.

Et ce faisant elle me serra très fort dans ces bras et se mit à chanter d’une voix splendide une chanson assez langoureuse.

C’était la dernière fois que j’entendis cette voix à la fois ferme et douce. Cette voix qui aujourd’hui me manque encore et qu’il me semble entendre dans la profondeur de mon sommeil. Je n’avais pas bien compris ses dernières paroles  mais avec des lettres d’or, je les gravai dans mon cœur. Je crois aujourd’hui m’être écartée de ce chemin qu’elle avait tracé pour moi. J’ai fait des choses qui choquent la bienséance et rien qu’en y repensant, je sens la honte me monter aux joues.

Le lendemain matin, dès que je fus sur pied, poussée par je ne sais quelle force, je me rendis dans la chambre de grand-mère. Elle était couchée sur son lit de bambou et semblait sourire aux anges. Je la touchai. Sa peau était dure et glacée. Son visage était comme transfigurée et fait étrange, elle était comme auréolée d’une splendeur que je ne lui avais jamais connue. J’essayai de la réveiller mais elle ne réagit point. Sa peau était froide et dure: elle était morte et pour elle, le temps venait de s’arrêter.

***

Les yeux rougis par ces nombreuses larmes versées, je me mis à chanter. Ma voix semblait s’élever vers les cieux et les anges, émus, poussaient de terribles cris de cœur. Le voile de la douleur assombrit le ciel et Dieu, peiné, déchaîna sa colère sur la terre. Il tonna si fort que le souffle de sa voix déracina les arbres et fit s’écrouler les bâtisses.  Le ciel incapable de retenir tout cet émoi se mit à son tour à mouiller la terre de ses larmes.

Et moi, j’étais debout sous cette pluie. Je voulais humidifier mon cœur asséché par le désespoir. De raison de vivre, je n’en avais plus aucune. Je n’avais que dix ans et je croyais ma vie déjà finie.

Soudain sur mon épaule, je sentis une main se poser. Je me retournai et mon regard croisa celui d’Agossi.

– Mais que fais-tu? me demanda-t-elle visiblement horrifiée. Tu risques d’attraper froid.

Sans me laisser le temps de répondre et animée de toutes les bonnes intentions, elle me tira à l’intérieur de sa maison.

Après la mort de grand-mère, cette femme au grand cœur fut la seule à m’avoir ouvert les portes de sa demeure. Elle était la mère des jumelles Zinhoué et Tété et occupait un étalage voisin à celui de grand-mère au marché. Elle prétendait avoir la capacité de voir le passé et l’avenir mais avec peu de précision. C’était en quelque sorte une diseuse de bonne aventure. Véritable don ou pure arnaque, je ne saurai le dire car je l’ai côtoyée pendant si peu de temps. Mais grand-mère y croyait tout de même.

Veuve depuis quelques années, Agossi avait la trentaine révolue. De taille moyenne et dotée par le ciel de formes plutôt généreuses, elle avait de grands yeux et un nez fin. Pas particulièrement belle malgré son teint bronzé, elle avait cependant cette bonté de cœur qui faisait qu’on l’aimait tout de suite partout où elle allait. Subsistant grâce aux revenus qu’elle tirait du champ de maïs que lui avait légué son défunt mari et des petits cadeaux que lui donnait tous ceux qui la consultaient, elle menait une  vie bien rangée et modeste avec ses filles. Elles habitaient une  maison située au cœur du village. Petite bâtisse en terre battue sans clôture, toit fait de branches de palmier, c’était sur ce modèle qu’était bâtie la majorité des maisons d’Awadjidjè.

Fred , tu dois sans doute trouver stupide que je m’attarde sur des choses futiles mais chaque pièce du puzzle à son importance. Je veux que tu t’imprègnes de ma vie, de mon existence afin d’en connaître les moindres recoins et ainsi notre fusion sera complète.

 

 

 

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