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Les mémoires d’une débauchée

J’ai une histoire à vous conter. Elle est comme toutes les autres, ponctuée de joies et de peines avec ce petit brin de folie qui fait son charme. Vous vous demanderez sans doute quelle est sa particularité ? Elle n’en a aucune. C’est une histoire comme on en lit bien souvent dans les livres du passé et du présent. Tenant du réel ou de la fiction, qu’importe ! L’essentiel, c’est qu’elle soit pleine de leçons. L’avenir donnera peut-être quelque chose d’inédit, qui sait ? Lui-même nous le dira.

L’histoire dont je vous parle m’a un jour aussi été contée. Elle parle d’une jeune fille. Non! Plutôt d’une femme. Je ne sais pas si vous en avez déjà entendu parler mais au pays d’où je viens ce n’est désormais qu’un piètre secret que personne ne s’efforce de garder. Tout le monde en parle jusqu’au contentement de son cœur et chacun y ajoute sa petite touche personnelle.

Adénikè la criminelle, Adénikè la débauchée, Adénikè l’infortunée. Tant de qualificatifs lui sont attribués sans qu’on connaisse réellement le fond de l’histoire.

Toute personne a une histoire et cette histoire commence par une naissance. L’histoire que je veux vous conter par contre commence par une mort.

Tout a commencé un beau jour. Mais que dis-je ? Tout commence toujours un jour. Cette histoire commence plutôt une nuit. Une nuit de pleine lune.

L’éclat blafard de la lune pénétrait la chambre d’Adénikè à travers la jalousie de la fenêtre, dissipant partiellement l’obscurité qui enveloppait la pièce. La jeune femme, le regard perdu dans le vide, avait les yeux noyés dans un océan de larmes. Elle pleurait la cruauté des hommes et ne cessait de maudire cette terrible infortune qui depuis son enfance, disposait barrières et obstacles sur son chemin. Pourtant elle avait prié, espéré, imploré le ciel mais hélas, ce terrible passé continuait de la poursuivre. Et aujourd’hui, il menaçait son présent et son futur avec Fred. Elle l’aimait tant. Le perdre c’était renoncer à la vie, vivre sans lui c’était mourir.

Adénikè entendit sonner. Fred avait pourtant ses clés et ne devait rentrer du parc avec Lionel qu’à vingt et une heure. Inquiète, elle se leva, sortit de sa chambre et se dirigea vers le portail qui était d’un rose pâle étincelant.

-Qui est-ce ? demanda-t-elle, la voix empreinte d’anxiété.

Aucune voix ne s’éleva pour briser ce silence qui devenait de plus en plus horripilant. Seul le vrombissement d’un moteur lui parvint. Elle hésita un moment puis finit par ouvrir le portail. Mais il n’y avait personne. Juste sous ses pieds, elle vit une enveloppe blanche. Sans un instant de réflexion, elle s’en saisit.

De retour dans cette chambre qui sans le vouloir était devenue une petite prison qu’elle affectionnait, troublée, elle  prit connaissance du contenu de la lettre. Elle en fut atterrée et laissa échapper un effluve de larmes.

La vie peut parfois être si cruelle. Tous ses efforts pour apaiser la colère des dieux sur sa vie avaient jusque-là été vains. Pourtant cette fois, la chance lui avait souri. Le bonheur s’était présenté à elle et du creux de sa main, elle l’avait saisi. Ces cinq dernières années, cette terrible tempête soufflant sur sa vie, provoquant ces vagues tumultueuses et ces raz de marée, avait  laissé place à cette douce brise qui tendrement, caresse et embrasse la joue du marin. Et sans insouciance, elle s’était laissée bercer par cette eau si calme et si belle, par sa si merveilleuse musique. Sa vie était devenue routinière mais cette routine avait quelque chose de magique. Elle lui avait donné cette stabilité qu’elle avait recherché toute sa vie durant. Tout était parti si vite et à aucun moment elle n’eut songé que la vie lui réservait pareille monstruosité. Fred était son époux, le père de son fils, l’homme le plus important de sa vie. Et tout ce bonheur qu’elle vivait, elle ne le devait qu’à lui.

Lasse de toutes ces réflexions stériles, la jeune femme se leva et sortit.

Elle marcha  dans la rue sans destination précise, les yeux perdus dans le vide. Elle n’en pouvait plus.    Supporter cette douleur tenait désormais de l’absurde. Elle n’avait qu’à tout avouer pour se libérer de ce fardeau mais en y repensant elle se dit que jamais elle ne pourrait survivre au regard de haine et de mépris que lui vouerait Fred lorsqu’il apprendrait la vérité. Pleurant au point de vider son corps de tout liquide, elle faillit à plusieurs reprises se faire renverser par une voiture.

Exténuée, elle s’assit au bord du trottoir comme un petit enfant abandonné par ses parents. Elle pouvait échapper à tout cela en sacrifiant sa sœur Luce. Certes, sa marâtre ne lui avait jamais fait de cadeaux mais Luce était tout de même sa sœur et elle l’aimait beaucoup. Non elle ne pouvait faire cela. Le seul moyen était de disparaitre, oui disparaître à jamais.

Elle finit par prendre une résolution sans doute la plus importante de sa vie. Elle héla à cet effet un taxi moto et lui demanda de la conduire au marché Dantokpa.

Combien de temps dura le trajet d’Agla à Dantokpa? Elle ne le sut. Elle avait l’esprit beaucoup trop occupé pour y penser et admirer la beauté de la ville qui respirait déjà Noël.

Elle marcha longuement puis finit par s’asseoir au bord de l’eau tout juste sous le pont. Les bords étaient sales et crasseux,  une odeur pestilentielle s’en dégageait. Mais cela lui était bien égal. La jeune femme trouvait à tout ce désordre, à  tout ce méli-mélo nauséabond, quelque chose de céleste. Elle contempla longuement l’eau et se perdit dans ses pensées.

Jeune femme élégante et pleine de vertus, elle était mariée à Fred depuis quatre ans. Mère d’un petit garçon de trois ans, son corps svelte et magnifique semblait avoir vaillamment résisté aux intempéries de la maternité. Grande, gracieuse, de grands yeux de cerf, elle était aussi belle que ces divas que l’on voyait dans les   telenovelas mexicaines et brésiliennes. Couleur caramel, elle provoquait chez les hommes le même désir, la même envie qu’aiguisait le chocolat dans le cœur des enfants. Adénikè n’était pas seulement belle de l’extérieur. Son cœur était à l’image de son physique. Douce, calme, compréhensive, elle n’aimait pas les histoires et faisait de son mieux pour gérer ses problèmes de façon pacifique. Les hommes l’adulaient et tombaient sous son charme dès qu’ils croisaient son regard. Les femmes quant à elles, à l’image de la vénérée Héra, l’enviaient et ne se lassaient de lui montrer ouvertement leur jalousie. Le pire fut lorsqu’elle épousa Fred, l’un des meilleurs partis de la ville. Issu d’une famille ayant fait fortune dans l’immobilier et l’automobile, il était très influent et faisait naître dans le cœur de toutes les femmes, amour et désespoir. Amour parce qu’il était irrésistible et désespoir car il n’avait d’yeux que pour son épouse. Il ne l’aimait pas juste, il la vénérait.

Adénikè se rapprocha un peu plus de l’eau. Elle la regarda longuement. L’eau, ce précieux et inépuisable liquide. L’eau est qualifiée partout de source de vie. Sans lui, aucune existence n’est possible mais très souvent, elle  peut provoquer la mort, provoquer la désolation. D’ailleurs Jean de Florette, héros de Pagnol en est mort. Il s’est battu pour l’eau et en a finalement perdu la vie.

Elle se laissa entraîner par la tendre berceuse de l’eau et s’abandonna totalement à son pouvoir. Elle avançait avec assurance. Non, elle n’avait pas peur.

L’eau était froide, elle était glacée et très bientôt, elle refroidirait ce cœur bouillonnant de peine et de remords.

Elle sentit le liquide l’emporter, lui pénétrer les entrailles. Mais elle n’avait aucune envie de lutter. Tout ce qu’elle voulait, c’était s’abandonner aux profondeurs inouïes de ce cours d’eau. La jeune femme voulait se laisser emporter par cet ami jamais satisfait, toujours affamé.

Elle avait froid mais qu’importait! La douleur disparaîtrait à l’instant même où son âme quitterait son enveloppe mortelle.

Adénikè sentit la vie la quitter peu à peu. Elle n’arrivait plus à respirer et ne sentait plus du tout son corps. Soudain elle ferma les yeux et fit le vide dans son esprit.

« Dieu m’appelle »se dit-elle.

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